
Je suis Aurélie Aulagnon, Alchimiste Sociale.
J’observe, j’analyse, je partage, je propose tout ce qui à mes yeux a la capacité de (re)créer du lien humain.
L’interaction sociale a ce pouvoir de nous questionner, par le miroir que nous renvoie l’autre. Le point de départ de la naissance d’un lien entre deux personnes est la rencontre.
Quoi de mieux qu’un banc pour inviter au croisement des regards ?
Crémieu, une cité médiévale du Nord-Isère.
Plusieurs couvents d’ordres féminins et masculins disséminés au cœur de ses murs. L’un est devenu une brasserie, d’autres abritent des logements. C’est le cas du couvent des Capuçins. Lors de sa réfection, les habitants étaient variés, hommes et femmes. Au milieu de ce bâti mêlant aujourd’hui pierres et béton, ancien et moderne, un jardin. Et un banc.
Un banc fait de palettes, réalisé par des hommes, parmi les premiers habitants. Un lieu de rencontre, de rendez-vous, de partage, de larmes autant de tristesse que de joie.

Puis le temps passe. Les habitants deviennent exclusivement des habitantes. Le banc continue son œuvre, tout en vivant son propre processus de vieillissement. La peinture s’écaille et perd en intensité, le bois faiblit sous les assauts de la nature.
Un jour, le banc cède. Est-ce le poids des souvenirs qu’il porte ? Ou est-ce simplement celui du temps ?

Plus de regards partagés sur le banc, plus de rencontre, plus de larmes. Faute de capacité matérielle, de compétence en bricolage ou de temps à accorder à la réparation, pour redonner au banc ses lettres de noblesse, il est délaissé par les habitantes.
Pourtant, les femmes du néo-couvent continuent à diriger leur habitat collectif. Les rencontres se font de manière plus feutrée dans des couloirs ou les logements, ou au contraire à l’extérieur des murs dans les cafés ou de manière fortuite. Les messages continuent de circuler. Le pouvoir de liant s’exerce de manière différente, par la transmission de parole de femme en femme, une chaîne féminine, donnant à ce lieu une couleur de congrégation mystique sacrée. Le banc continue à agir de manière invisible.
Un beau jour, un homme fait son apparition au couvent. Le premier depuis longtemps. Il ne correspond pas du tout à ce que la société aurait pu attendre comme compagnon pour la femme qui l’a accueilli en son cœur. Pourtant, cette habitante a foi en ses voisines. Elles savent qui elle est vraiment. Grâce à cette connexion entre elles. Grâce au banc. Un banc devenu inutilisable mais plus que jamais nécessaire : même si on ne pouvait plus s’y asseoir physiquement, on pouvait encore s’y déposer en pensées, ces dernières sont toujours entendues.
Nous sommes en mai 2026. Le banc a retrouvé toute sa beauté, toute sa place. L’homme l’a réparé. Il a traduit l’amour qu’il a reçu de ce lieu et de ses habitantes par ses gestes. Il a réparé le canal de transmission entre chacun et chacune.
Il a recréé du lien.

L’interaction sociale nécessite 2 facteurs, intrinsèquement liés : se rencontrer dans un même espace-temps, même endroit, même moment.
Le banc offre cette possibilité.
Il peut soit favoriser la rencontre entre 2 inconnus qui nécessitent un temps de pause, soit permettre à un duo déjà constitué de partager un espace.
Dans les 2 cas, le temps rejoint l’espace, par la connexion humaine.
Le message véhiculé par le banc sera conditionné par le lieu où il se trouve. Dans un lieu très fréquenté, au milieu du mouvement ? Il invite à un repos physique, une reprise de force avant de repartir dans le tourbillon de la vie. Dans un lieu désert, face à un paysage ? C’est un temps de repos pour l’esprit, une évasion intérieure.
Il est possible de penser en amont à la fonction future du banc que l’on souhaite installer, et pourquoi en ce lieu. Ainsi, il est envisageable d’apporter du calme dans un moment de frénésie, ou de la contemplation après un effort physique. Le banc peut prendre un rôle d’équilibrage des interactions sociales, en tous milieux.
Comme la réduction de la chaussée conduit les automobilistes à modérer leur vitesse, la multiplication des bancs dans un espace de fréquentation élevée peut permettre de réguler les flux et ainsi diminuer la sensation anxiogène ressentie par les personnes qui traversent cet espace. Cette donnée peut aisément être exploitée par des groupes scolaires ou des collectivités territoriales. Et ainsi aider les individus à s’approprier un espace collectif de manière paisible. Par la présence de bancs qui portent en eux la transmission sociale, discrètement, silencieusement.

J’habite cette petite cité.
Elle m’a vue rire, marcher, pleurer, chanter, travailler, me reposer, trinquer, courir, rencontrer, aimer. Ses ruelles et ses murs portent l’empreinte de mes émotions et de mes mouvements. Ainsi que de ceux de chaque personne qui choisit d’y entrer.
Et c’est au café que je fréquente quotidiennement autant pour travailler que me détendre que l’on m’a raconté cette histoire de banc du couvent. Des bouches de 2 femmes de ce lieu : de celle qui a fait entrer l’homme dans sa vie et de celle qui a su en voir toute la beauté de ce qui se profilait pour tous les habitants. C’est en 2 moments différents qu’elles ont ressenti le besoin de me confier le rôle de ce banc dans leur vie. J’ai été le réceptacle de leurs émotions du moment, et c’est quand j’ai ressenti la convergence de leurs regards emplis de tendresse envers ce banc que j’ai été poussée à en écrire l’histoire. Grâce à elles, et à lui, j’ai pu comprendre combien un simple meuble urbain était capable de transporter des émotions. De quoi laisser une nouvelle empreinte.
Et d’inviter à en réaliser encore et encore.
Crédit photos : Flavien Butty

Alchimiste sociale